Insomnie

 Un peu avant le lever du soleil, un tapage incessant se fait entendre pendant que moi, assise sur le lit, je me fait aller les pieds dans le vide en imaginant les histoires parfaites de grand-papa. C’est le bruit d’un moteur que j’entends, je pense. En écoutant bien, j’arrive à localiser à peu près l’endroit d’où provient le bruit: le rez-de-chaussée. Mes pieds nus font craquer les vieilles lattes de bois pendant que j'avance vers les escaliers. Je descends les quinze marches qui mènent à la réception. Crac, crac, crac. Des lumières vives m’accueillent et je débouche près du bureau de la réception. Tout, mais vraiment tout ce qui peut faire de la lumière à été mis en marche. Les néons au plafonds, la lumière de lecture posée sur le bureau, les nombreuses lampes sur pied dans la salle de réception installés à côté des fauteuils. Ça me fait tout drôle d'être debout, pas habituée d'être levée avant au moins 7h00 le matin. Je suis en pyjama en plein milieu de la réception et je demande tout fort:

—Allô?

Personne répond, de toute façon on ne pourrait pas m'entendre avec le bruit. Je parle plus fort.

—Y’a quelqu’un? 

Le vacarme s’arrête, tac, puis des sons de pas viennent vers moi. Tout à coup, des pantoufles bleues, un pyjama rayé et le visage de grand-papa qui me regarde, étonné. Les rides sur son front sont creusées parce qu’il se questionne:

—Je t’ai réveillée, ma belle? S'cuse moi. 

—Oh non, ça m'a pas réveillée. Je dormais pas. Je pouvais pas.

Il sourit et deux fossettes se forment sur ses pommettes. 

—Ah Ok, toi aussi ça t’arrive. 

Les yeux plissés, encore aveuglée par toutes les lumières allumées, j’essaie de donner un sens à sa phrase.

—Des cauchemars, il explique.

—Oh! On peut dire, oui. Mais plus des souvenirs. 

Sans demander d’explications, il retourne dans la pièce derrière lui.

—Tu viens? 

Et je perçois le sourire dans sa voix. Je le suis avec mes jambes meurtries par la longue marche de la veille. 

—Je préparais du café! T’en veux?

Le bruit. Le moteur. Un moulin à café. C'est sur que je voudrais bien une tasse de café et en profiter pour jaser un peu.  


***


Assis à une table dans la salle à manger de l’auberge, grand-papa et moi on discute. Je lui ai expliqué pourquoi je pouvais pas dormir. Je pense trop. Je pense à Margot pis à ma peine qui s'en va pas. Comment j'ai dit ça plus tôt? Oh oui, c'est de la mauvaise herbe. C'est vraiment ça dans le fond. On l'arrache, on l'arrache, mais tant qu'on va pas à la source enlever les racines ben ça revient. Moi, les racines, si ça se traduit par mon amour à Margot, ben je sais pas comment les ôter.


—Margot, la petite Margot. Est embêtante hein? Jeune et impulsive de même, faut s’en méfier! Aussi, faut pas t’en faire! Ça grandit vite des petites filles de même qui s'empêchent pas de vivre à fond. Tu vas voir!

—Faque ça veut dire qu'elle va revenir, que je le questionne. Il boit une gorgée de café, longue et exagérée. 

—Elle va réaliser sa maladresse. 

—Si elle a des remords mais qu’elle revient pas, ça sert à rien!

—Tu verras, tu verras. On fait chacun notre bout de chemin pis des fois, on se retrouve un peu plus loin… c’est ça qui s’est passé avec Matilda. 

—Qui?

Le vieil homme sourit du genre de sourire que l’on fait quand on se rappelle des souvenirs nostalgiques: un papa qui t’apprends à faire du vélo sans tes petites roues, une maman qui te borde le soir et qui souffle sur les petits bobos. 

—Matilda, c'était ma femme. On s’est connus au primaire.

—Vous alliez à l’école ensemble?

—Non, non ma belle! Pas dans mon temps, il se rappelle en riant. Pas dans mon temps, mais nos écoles étaient voisines. À chaque fois que la cloche sonnait la fin de la journée je traversais la rue pis je l’attendais à côté de la clôture. Pis on allait boire de la slush avec nos amis l’été, pis on se réunissait  chez sa mère pour boire des chocolats chauds l’hiver. On a fini par se perdre de vue pendant plusieurs années après le primaire. Et on s’est retrouvés à l'âge adulte.

—Elle est où Matilda? 

—Elle est reparti, il murmure doucement en me regardant dans les yeux. Pis dans pas long j’irai la retrouver, sans aucun doute. M’as-tu vu l’allure? Vieux de même. 


Il rit et je le trouve bizarre de prendre ça à la légère. La mort, pourquoi ça lui fait pas peur? Je comprends pas. Moi, j'en ai peur, pis je lui en veux aussi. J'arrive pas à comprendre pourquoi c'est là. Ça sert à quoi dans le fond de mourir, pis ça sert à quoi de vivre si on sait qu'on va mourir. Faites-moi pas croire qu'il faut juste accepter ça. Quand les autres meurs, faut pleurer une shot pis refaire la vie sans eux. Ce que j'en comprends de la mort c'est que quand ça t'arrive à toi, t'as pas ton criss de mot à dire et quand ça arrive aux autres, on passe assez vite à autre chose, merci bonsoir (être des milliards sur la planète, ça doit être à ça que ça sert dans le fond). La mort à le monopole sur la vie. Ta vie à toi vaut pas grand chose parce qu'on est jam pack sur la planète. Anyway.




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