Souvenirs

 Sur la photographie, j’ai de longues mèches de cheveux bruns et rouges qui me tombent dans le visage. C’est de loin la pire coiffure que j’ai jamais eue de ma vie, autant pour la coloration que pour la coupe. Pourtant, à ce moment, j’en était bien fière de ma chevelure parsemée de mèches rouges. C’était pour le bal. J’étais supposé y aller, mais ça c’est jamais fait. J’ai pas été au bal, j’ai pas terminé mon secondaire non plus. Ça c’est terminé en queue de poisson, mais je m’en fous. Le bal ça appartient aux gens superficiels et à ceux qui sont pas capables de laisser aller le secondaire. C’est même pas important le secondaire anyway. Y’a rien à célébrer là. C'est  pas comme si on avait dû accomplir grand chose pour obtenir son diplôme de secondaire cinq. À part peut-être survivre au secondaire cinq, au quatre, au trois… Quand on compare la réussite au niveau scolaire et au niveau social, on se rend bien vite compte où est le défi. J’ai relevé ni l’un ni l’autre. J’ai abandonné mon secondaire cinq quand c’est devenu trop difficile. Je sais pas quelle partie de moi à abandonner le plus vite: celle qui voulait se faire des amis ou celle qui voulait se créer un avenir. Peu importe. Les deux ont finies par lâcher. 

Sur la photographie, à côté de moi et de mes cheveux trop rouges dans le vent, Margot. Margot, putain. Mar-got. Je goûte les mots, soit dit en passant, amers comme du café trop noir. Je les jetterais volontiers si ce n’était qu’ils sont imprégnés dans ma tête. Imprégnés. Ce mot me fait penser à l’odeur du tabac qu’elle fumait et qui s'incrustait dans mes vêtements. 

Margot est assise en tailleur sur le gazon et elle me regarde alors que je souris à la caméra. C’est très difficile de croire qu’elle m’a déjà regardée comme ça: Les yeux pleins d’étoiles, un sourire qui passe de barre en barre de son beau visage. C’était notre première sortie ensemble. On avait appelé ça un anti rendez-vous parce que ça la stressait d’avoir un rencard. Sauf que c’était exactement ce que c’était un rendez-vous, peu importe comment on l’avait appelé. J’ai besoin de me le rappeler pour me rappeler qu’on a déjà été quelque chose qui dépasse le «toi et moi». On a déjà été «nous». Elle est venue me chercher dans sa voiture et m’a conduite jusqu’aux plaines. On s’est allongées dans le gazon et avons passé la soirée à discuter. On s’est tenu la main. Elle m’a même embrassée avant qu’on se laisse pour la nuit. Et puis un jour: 

—Raf? 

Elle m’a jamais appelée Raf, malgré notre intimité. Toujours Rafaëlle. Alors quand elle dit ça, je suis sur mes gardes.

—Oui? 

On s’était rejoint dans un café. Elle m'avait envoyé un texto pour me demander de la rejoindre là. Grand dieu! J’avais aucune idée que la discussion irait dans ce sens-là! 

—Ça va? je lui ai demandé.

Elle m’as regardé dans le blanc des yeux et elle a affirmé:

—Non.

J’ai pris peur. Vraiment peur. J’ai su que c’était ce soir là que je la perdais. 

—Qu’est-ce qui se passe? 

Fallait quand même que j’essaie d’empêcher la catastrophe, de désamorcer la bombe en Margot. 

—Désolée.

«Crache le morceau!», je hurlais dans ma tête.  

—C’était pas la question, j’ai dit calmement. Dis la vérité Margot. 

—Désolée. 

J’en pouvais plus de l’entendre marmonner un «désolé» pas sincère à chaque chose que je disais. Alors, dans l’attente d’une meilleure justification, je l’ai regardée. J’ai attendu et attendu, sans mot dire. Tout d’abord une explication. Quand elle n’a rien dit, j’ai pensé qu’elle allait reconsidérer sa décision. 

—Désolée, elle a répété. 

J'ai pété un plomb. Je l’avoue, j’ai mal réagis. 

Fuck you, Margot! 

Cette fois, elle ne s’est pas excusée. Elle était gênée et j’ai compris pourquoi quand je me suis retournée; tout le monde nous fixait. J’aurais voulu crier, pleurer, hurler, pleurer encore. Je me suis retournée, j’ai salué Margot. 

—Attend! qu’elle a dit. 

—Quoi? 

J’ai fait volte-face, pleine d’espoir. 

—…

Elle est restée koi et mon espoir est tombé à plat. 

—Dis-moi que t’es pas gay Margot! Dis-moi que t’es pas amoureuse. Dis-le!

Elle aurait pu dire n’importe quoi que je serais restée. Je lui aurais pardonné et je serais retournée dans ses bras. 

—Je serai jamais comme toi, elle a chuchoté d’une voix pleine de venin. Pire encore, pleine de dédain.

J’aurais répondu des tas de trucs méchants. Je les lui auraient crachés en plein visage. Mais je l’aimais. Alors au lieu de ça, je m’en suis allée. Et pourtant, pourtant, c’est encore elle et sa figure angélique qui font office de fond d’écran à mon cellulaire. À chaque fois que j’ouvre mon téléphone, je la regarde. Je réalise comment elle a joué avec moi. Aussi, je vois la manière dont elle me regardait. Ce que j’ai devant les yeux en est la preuve: C’est la fois où elle m’a aimée.


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