Première nuit

 Je compte les marches au fur et à mesure que je les gravis: une marche. Deux. Trois marches. Quand je passe la marche numéro 15, je débouche sur un long corridor. Il est désert, je ne croise personne. Un long tapis de couleur bleu royal se déroule tout le long du corridor. À son extrémité se trouve une petite fenêtre encombrée par de lourds rideaux poussiéreux. Cet endroit a sans aucun doute été décoré par un homme. Je sais pas pourquoi il faut que les hommes soient généralement aussi poche en décoration. C’est sans doute le grand-papa de la réception. Je l’imagine fouillant les vieilleries d’une vente de garage, triant les antiquités et choisissant les items les plus dignes du château de Dracula. Des rideaux de vampire pour cacher la lumière brûlante du jour. Des tapis tout rugueux et usés par des aller-retours frénétiques. Des vieux cadres abritant les photos de famille d’une famille tout autre que la sienne. N’importe quoi pour s’inventer une vie digne d’un film. Peut-être que Grand-papa a quelque chose à cacher lui aussi. Peut-être qu’il en veut à quelque chose, ou à quelqu’un, de lui avoir ruiné l’existence. Une personne qu'il aimait gros comme le ciel pis qui l'a abandonné lâchement. Le genre de personne qui te fait croire pendant un instant que tu as trouvé le sens de l'existence. Car n'est-ce pas si simple, quand on est en amour, de se bercer dans l'illusion que la vie est facile, qu'on a juste à être avec la personne aimée et que tout va bien se passer? C'est comme de se dire qu'une seule personne peut détenir les clés de notre bonheur. On y croit tellement qu'on met toute son énergie dans la relation au point d'en oublier toutes les autres. Si cette personne part, alors on se sent désorienté, sans repère, comme quelqu'un qu'on jetterais hors de sa propre maison. À un moment donné peut-être que la personne ouvrira les yeux et songera: J'ai moi-même remis les clés de mon bonheur à mon bourreau, je lui ai donné l'opportunité de me détruire et donc, indirectement, je me suis auto-détruit et je suis par conséquent responsable de mon malheur.

Je m’avance dans le corridor et zieute en vitesse les numéros de porte. Quand j'atteins la 39, je ferme brièvement les yeux en insérant la clé dans la serrure. Je les rouvre tout doucement en ouvrant la porte et j'espère avoir devant moi quelque chose de décent. Ce n’est pas le cas. Le lit n’a pas été fait et les draps bleus, de la même teinte que le tapis dans le corridor, sont entassés sur la moquette au sol. La femme de ménage n’est pas passée entre moi et le client précédent, si femme de ménage il y a. Des serviettes sales jonchent le plancher mouillé de la salle de bain. J’entre dans celle-ci: un miroir avec des traces de doigts et des éclats de pâte à dent, le robinet du bain qui fuit. Tic Tic Tic. Il y a aussi des vieux mouchoirs sales dans la poubelle. Je songe à retourner dehors pour la dixième fois depuis que je suis entrée mais, quand je me regarde dans le miroir, je ne peux m’empêcher de voir mon regard exténué, les cernes sous mes yeux et mes joues rouges et pochées d’avoir trop pleuré. Une nuit, une toute petite nuit de sommeil ne peux que me faire du bien. J’attrape une serviette propre dans l’armoire au-dessus de la toilette puis, après réflexion, j’en attrape une autre. J’étends la première sur le lit et je me couche dessus alors que je me couvre avec la deuxième. L’auberge pourrait être pire. Elle c’est pire. 


***


Elle, c’est Margot, que j’avais rencontrée à l’école. Rien de plus ordinaire. On s’en fait plein des amis comme ça au secondaire; ceux qui viennent et repartent à la fin de l’année. Ils t’accompagnent un bout, changent de groupe d’ami, puis s’en vont au final. Margot est arrivée en plein milieu du semestre. Pile pendant la session d’examens. Ça fait que personne ne l'a vu arriver. Elle s’est faufilée comme une petite souris dans les locaux pour participer aux examens, puis elle s’en est allée de la même manière. On s’est vraiment rendu compte de sa présence quand on est retournés à la routine, assis à nos pupitres habituels. Ça pas fait «bang»! Ça pas fait «boom»! Ça rien fait. Les autres, ils l’ont vu à son bureau, Margot, les cheveux ramassés, un chignon sur chaque côté de la tête. J’imagine que pour eux, c’était juste une nouvelle, pas bien digne d’attention. Même le professeur ne l’a pas présentée. Donc Margot, elle s'asseyait toujours à ma droite. Sûrement à cause que c’était le seul bureau disponible, à part celui derrière Philipe, mais personne veut s'asseoir derrière, devant, ou à côté de lui. Elle s’est installée à ma droite. Elle me regardait jamais, comme elle regardait pas plus le professeur. Elle vivait dans sa bulle. Je sais pas pourquoi elle avait d’aussi bonnes notes. Sans doute qu’elle étudiait rendu chez elle. «Bravo mademoiselle Dumais, vous avez la meilleure moyenne du groupe!», ou alors, «Félicitez votre collègue, les gens!», qu’il disait toujours le professeur. Et puis les gens applaudissaient, désinvoltes. Et puis moi, je la fixais, je cherchais son regard, étonnée. Elle était jamais complètement là. Elle dessinait dans ses cahiers, mais le plus souvent, directement sur le bureau. Alors un jour, je suis allée voir après la classe ce qu’elle marquait sur le pupitre. Des bonhommes allumettes, des petits messages. Aussi, il y avait des citations. J’ai jamais su si elles venaient d’elle, mais chose certaine, elles lui étaient importantes. C’est comme ça que j'ai su qu’on était pareilles, elle et moi. Margot, elle était trop loin pour être atteinte, même assise juste à ma droite. La seule manière d’entrer en contact avec elle, ça été d’écrire sur le bureau moi aussi. On s’est fait des tonnes de discussions, toutes en silence, sans le moindre contact, physique ou visuel. Nous, on avait une connexion spirituelle. C’est quand elle a levé les yeux, après que j’ai eu écrit un truc, qu’elle m’a regardée et sourit, que j’ai compris que j’avais réussi. «Moi, c’est Margot», elle m’a dit. J’étais ravie de la rencontrer enfin, cette étoile filante. 


***

  

D’une main experte, je prends le cellulaire dans ma poche de jeans sans déplacer les serviettes et sans toucher les draps couverts de saletés et de je-ne-sais quoi d’autre. Je l’ouvre, je l'éteins. Personne n’a tenté de me rejoindre. Personne? Elle ne m’a pas écrit ou appelé. Je lance l’appareil  contre le mur. Quelqu’un de l’autre côté râle dans son sommeil. L’idée farfelue de lâcher un coup de fil là-bas me traverse l’esprit. Je pourrais simplement voir si elle répond et puis raccrocher? Ou alors voir si elle ignore? De toute façon elle n’a pas d’afficheur, alors à quoi bon? Pourtant, je rallume le téléphone en faisant une petite prière pour qu’il fonctionne. Il s’ouvre sans problème et je reste un instant à fixer la photo en fond d’écran. J’ouvre l’application au moment où j’ai les yeux qui commencent à piquer. Moi qui croyais que j’avais versé toutes les larmes de mon corps, faut croire que la tristesse, ça se régénère, ça se multiplie comme de la mauvaise herbe. Je compose lentement les chiffres en marquant une pause entre chaque. Ça sonne. Une fois, deux fois, puis je me dis qu’elle ne répondra pas. Peut-être même qu'elle a fait bloquer mon numéro? Non, calme toi Raf.

—Allô?

C’est la voix d’une personne calme et pleine de retenue qui décroche. C’est pas le ton qu’elle prend d’ordinaire quand elle me parle. D’ailleurs, c’est même pas un ton que je lui reconnais, à elle. Je l'ai jamais entendue aussi douce, sa voix rauque et grave de fumeuse. 

—Allô? Tim, y’a personne qui parle! 

J’entends des pas feutrés qui s’approchent du combiné, puis, sa voix forte et assurée qui dit haut et fort: 

—Qui est à l’appareil? 

—…

—Raccroche donc, Margot.

Je n’ose pas répondre. La voix de Tim ainsi que sa présence auprès de Margot me rendent malade. Je voudrais lui sacrer mon poing en pleine gueule. Je me contente de rester silencieuse en me disant que mon numéro n’est pas bloqué: C’est déjà ça! Alors que j’éloigne le téléphone de mon oreille et m’apprête à mettre fin à l’appel, j’entends de nouveau la voix de fumeuse, cette fois fidèle à son habitude. Je perçois le léger accent français qui reste, malgré toutes ces années passées au Québec. 

—Putain, Tim! Si c’était elle? Je te l’ai  déjà dit Tim, on aurait dû partir à sa recherche. 

Je raccroche. Ça se peut pas qu’elle se dise ça. Ça se peut juste pas. Pas elle. Pas Margot. Ça se peut juste pas. Je ferme la lumière et me couche en boule dans le lit. J’oublie même de replacer les serviettes sous moi. Je pleure encore et encore et je mouille les draps. Au bout d’un moment, je tombe de fatigue et m’endors dans la flaque de larmes.


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