Auberge jeunesse
À en juger par l'alignement du soleil dans le ciel et de la lumière qui se tamise, il doit être passé l’heure du souper lorsque je me retrouve à l’auberge jeunesse. Elle est coincée quelque part dans un cul-de-sac. Peu de personnes semblent habiter ce coin du quartier selon le silence radio qui fuse de partout. Les criquets stridulent dans les hautes herbes. Je vois un vélo cadenassé à un arbre et dont la roue arrière est crevée. Quelqu’un l’a sans doute volé et abandonné ici une fois l’engin brisé. En voyant l’état de l’endroit je me demande: Qu’est-ce que je fais? Qu’est-ce que j’ai fait? Pourquoi être partie? Mais je me rappelle: À cause d’elle. Mon cœur se serre en se rappelant la douleur de son annonce. Je ne serai jamais comme toi. De la distance, beaucoup de distance, c’est ce dont j’ai besoin. L’auberge en question se trouve dans un quartier pas très réputé en terme de salubrité et la plupart des gens qui y résident, de toute évidence, y sont obligés à défaut de meilleures options. Je considère aujourd’hui appartenir à cette catégorie de gens rattrapés par la vie, sabotés par leurs espoirs et leurs désirs trop grands. À l'enfance on encourage le rêve, la créativité, la capacité de voir grand. Plus tu as de projets et d'envies, plus tes profs et tes parents te félicitent. Ils disent: Ceci est un enfant prometteur. Un enfant qui réalisera de grandes choses. Pis après on te garoche dans la réalité sans vraiment te dire comment t'y prendre. Tu veux être médecin? Parfait, on a un cours pour ça, mais tu veux écrire un livre, aller en appartement ou vivre heureuse avec ton copain/ta copine? Y'en aura pas de miracles, tu dois te débrouiller parce qu'aux enfants, on leur dit pas comment être un humain. On leur dit juste comment être un citoyen. Anyway, je m’avance vers l’entrée de l’auberge. J’ai les pieds fatigués et je m’enfarge dans les escaliers en les grimpant. Elle est assez impressionnante dans son genre, l’auberge, et à dû autrefois être très belle. C’est un bâtiment massif dont les murs sont épais et dont les fenêtres sont exiguës. J'avance encore vers l’édifice et passe la porte principale. Tout de suite je remarque que ce sont des gens bien ordinaires qui administrent l’endroit. Des gens insignifiants. Pas comme elle. Un concierge nettoie la suie dans la cheminée de la salle de réception; il est banal. Un portier plutôt nonchalant me regarde entrer et ne daigne pas m’accueillir; il est sans importance. Il se contente de noter mon absence de bagage et semble soulagé de ne pas avoir à se mettre au travail. Au bureau en face de l’entrée se trouve un vieil homme qui me fait penser au bibliothécaire de mon école secondaire par son allure de grand-papa guimauve - bibliothèque à laquelle je me rendais chaque jour pour fuir les innocents adolescents de mon école. Ça me semble être un personnage plutôt instruit et réservé que je m’imagine bien lire le journal en fumant la pipe le dimanche matin. C’est pour l’instant la seule personne à laquelle je n'ose pas faire de reproche. N'empêche, la grande majorité des individus que je croisent m'inspirent du mépris. L'homme me salue en levant le bras et se gratte la barbe avec l’autre. Il descend les lunettes sur le bout de son nez et me dévisage en regardant par dessus celles-ci.
—Bonjour, bonjour! Il m’accueille d’une voix usée par la cigarette, mais aussi dynamique et chaleureuse.
Je lui renvoie un sourire hésitant en guise de salutation. L’endroit a l’air paisible, mais étant donné le quartier, je ne suis pas rassurée. Mon appartement à moi est situé à Limoilou, à la limite de St-Roch. On peut dire que j’ai l’habitude des quartiers barbares, sauf que je l’aime mon petit studio et les gens qui vivent dans mon bloc sont gentils. La voisine de droite me donne des petits plats fait maison.
—Tiens, c’est pour toi ma belle fille. Ça doit être si dur de s’être fait rejeter par ses parents aussi jeune… faut bien qu’un adulte s’occupe de toi.
J'ai beau lui dire que non, mais parents ne m’ont pas jetée dehors et que oui, je suis capable de m’occuper de moi-même: J’ai un emploi, j’ai des sous. Y’a rien à faire.
Le voisin de gauche, lui, est plus du genre silencieux. Je le vois pas souvent et je l’entends encore plus rarement, mais son carlin lui, oh boy! À 5h du matin, tous les matins, je l’entend japper. Et à tous les matins, à 5h30, mon voisin finit par se lever et fait taire le chien, puis, vers 6h, il sort son poilu fripé sur notre balcon pour son pipi du matin. Notre balcon. Parce que oui, on a un balcon commun. Je vous raconte pas la galère.
—Qu’est-ce tu veux que je te dise, Raphaëlle, eux autres aussi ont des envies. Pis c’est toujours pas de ma faute s’il veut pas faire ça sur le gazon! Yé mouillé le matin. La rosée que ça s’appelle. Albert aime pas ben ben ça.
En tout cas, tout ça pour dire que je l’aime notre appartement, à moi pis à mon royal chat. Je l’avais déniché avec Margot l'appartement. On avait fouillé les petites annonces -même celles du journal- et on avait vu ça: «Studio, petit mais chaleureux, dans bloc appartement à Limoilou. 9 locataires seulement donc bâtiment tranquille. Amenez vos animaux, ici, on les aime! 420$/mois, chauffé, éclairé». J’étais vendue. Vendue plus par la promesse d’avoir mon espace à moi, mon petit paradis où j'allais pouvoir amener ma blonde que par l’idée de payer presque 500 dollars par mois pour habiter dans un endroit qui sent la pisse de chat et où tu te fais réveiller tout les matins par le carlin de ton voisin.
—Qu’est-ce qu’on peut faire pour toi, ma belle?
Je regarde autour de moi une dernière fois et tente de percevoir n’importe quel signe de risque qui puisse me convaincre de partir de l’auberge au plus vite. Mais je ne vois rien. Rien de pire qu’elle, du moins. Alors, je rejoins le grand-papa à son bureau et lui demande pour louer sa chambre la moins chère.
—La moins chère, la moins chère… voyons voir!
Et il parcourt la liste des chambres disponibles, notées à la main dans son agenda version papier. Il me regarde sérieusement et dit:
—T’es sûre, ma belle, que tu veux la moins chère? Parce que la dernière fois que j’ai l’ai louée, celle-là, il est arrivé quelque chose de bien horrible à sa résidente. Elle te ressemblait d’ailleurs.
Je le dévisage horrifiée, ne sachant pas quoi dire, puis, il part d’un éclat de rire sincère.
—Non,non,non. Faut pas t’en faire, je fais des blagues. Vieux malcommode, il se reproche en se donnant une petite tape sur la main. Tiens, prends la clé, tu trouveras ta chambre au troisième étage! Bonne visite, ma belle.